
Prof :HAKIZIMANA Maurice
Comme vous en avez désormais l’habitude, sur la chaîne YouTube intitulée The Classroom HMO (Ishuri Somero rya Hakizimana Maurice), nous lisons des livres, des textes, des récits, des proverbes, des devinettes, des contenus scientifiques, philosophiques, littéraires ainsi que des ouvrages d’histoire issus de diverses sources. Aujourd’hui, nous allons parcourir ensemble un extrait de l’ouvrage Utaba Amateka Ntabona Itaka (qui est en cours de traduction integrale sous le titre “Nul ne peut ensevelir l’Histoire“) du professeur Maurice Hakizimana.
Titre : Nul ne peut ensevelir l’Histoire : Histoire des Banyamulenge — sont-ils réellement des Rwandais ?
Pour les amateurs d’histoire écrite, voici un texte extrait du livre Nul ne peut ensevelir l’Histoire, des pages 224 à 245.
Histoire des Banyamulenge — sont-ils réellement des Rwandais

L’appellation « Banyamulenge » ne désigne pas une ethnie ou tribue. Aucune ethnie ou tribue portant ce nom n’a jamais existé dans l’histoire du Rwanda ni dans celle du Congo. Il s’agit avant tout d’un nom géographique dérivé du lieu appelé « Mulenge », de la même manière que l’on dit «BanyaButare, habitants de Butare», « Banyakigali,habitants de Kigali » ou encore « Banyabujumnura- habitants de Bujumbura ».Banyamulenge signifie littéralement « habitants de Mulenge »
Les Banyamulenge sont les populations établies à Mulenge, une localité connue sous ce nom bien avant l’arrivée, au Congo, des groupes qui finirent par se désigner eux-mêmes sous l’appellation de « Banyamulenge ». Mulenge est une colline située dans la région d’Itombwe, au sein des hauts plateaux du Sud-Kivu, dans l’actuelle République démocratique du Congo — anciennement Zaïre, autrefois Congo belge — précisément dans le territoire d’Uvira, à proximité des frontières entre le Congo, le Burundi et le Rwanda.
L’usage du terme « Banyamulenge » commence à se répandre au début des années 1970, lorsque ces populations refusèrent progressivement d’être appelées « Banyarwanda » (« Rwandais ») ou considérées comme des « étrangers ». En 1976, l’appellation « Banyamulenge » fut officiellement introduite dans le langage administratif par Gisaro Muhoza, lui-même se présentant comme « Munyamulenge », alors ministre provincial du Sud-Kivu au sein de l’Assemblée législative. Celui-ci soutenait que les Banyamulenge constituaient une communauté propre établie dans les territoires de Mwenga, Fizi et Uvira, et plaidait pour la fusion de ces trois territoires sous leur administration.

Gisaro Muhoza
Cette revendication fut rejetée à la fois par les autres communautés et par l’État zaïrois. Toutefois, l’initiative ne fut pas sans conséquence : le terme « Banyamulenge » s’imposa progressivement dans l’usage courant. Dès lors, dans l’esprit de nombreuses personnes, cette appellation finit par désigner les populations tutsies établies au Sud-Kivu. Certains continuèrent néanmoins à les qualifier de « Banyamulenge Banyarwanda ».
Aujourd’hui encore, ces populations sont fréquemment victimes de discrimination et sont souvent désignées comme « Tutsi », « étrangers » ou surtout « Rwandais ».
Dans la culture banyamulenge, lorsqu’un individu se présente, il commence généralement par énoncer son nom personnel, celui de son père, de son grand-père, son lignage clanique ainsi que la colline dont il est originaire. Par exemple :
« Je m’appelle Semahoro ; mon père est Sebintu ; mon grand-père est Serugo ; j’appartiens au lignage des Bagorora et je suis originaire de Bwegera. »
D’après les témoignages recueillis auprès des anciens banyamulenge, ainsi que les informations disponibles dans l’ouvrage Les Banyamulenge : qui sont-ils ? de Mutambo Joseph (1998), les lignages banyamulenge se sont progressivement développés, agrandis ou subdivisés au fil du temps, selon les alliances familiales et l’accroissement démographique.
Chez les Banyamulenge, l’organisation sociale repose d’abord sur l’appartenance ethnique, puis sur le lignage, ensuite sur les maisons familiales, les clans et enfin les foyers. On recense environ vingt-six lignages principaux parmi lesquels figurent notamment : les Abanyabyishi, Abasinzira, Abasinga, Abega, Abasama, Abadinzi, Abanyakarama, Abitira, Abasita, Abagorora, Abahima, Abahinda, Abazigaba, Abatwari, Abasegege, Abadahurwa, Abaheto, Abongera, Abahondogo, Abahiga, Abatakure, Abatura, Abapfurika, Abashonga, Abagabika et Ababano.

Comment les Banyarwanda ont traversé la Rusizi et se sont installés à Bwegera
« Nul ne peut ensevelir l’Histoire ».De nombreuses traditions convergent sur le fait que les Banyarwanda (ici nous parlons des « Banyarwanda du Rwanda de Gasabo », c’est-à-dire des Tutsi abanyiginya) d’autrefois sont entrés dans la vallée de la Rusizi et dans la région de Mulenge en menant leurs troupeaux de vaches.
Comme cela s’est toujours produit, de la même manière que leurs ancêtres l’avaient fait en arrivant dans les régions qui deviendront le Rwanda, ils ont traversé la Rusizi et sont arrivés dans cette zone comprenant Mulenge.
Ces Banyarwanda venaient du Rwanda, traversant la Rusizi pour s’installer dans cette région. Ceux-là étaient des Tutsi issus des lignages des Abashambo, à savoir : Rugabika (ou Serugabika), ancêtre des Abagabika ; Gasinzira, ancêtre des Abasinzira ; Rugorora, ancêtre des Abagorora ; et Mfizi, ancêtre des Abapfizi.
Les historiens indiquent que les premiers parmi eux sont arrivés au XVIIe siècle, d’autres au XVIIIe siècle. Presque tous venaient du Rwanda, quelques-uns du Burundi, et un petit nombre du Karagwe.
Voici un récit connu dans toutes les familles banyamulenge concernant l’arrivée des quatre Banyarwanda tutsi de la lignée des Abashambo dans la région du Congo, au Sud-Kivu, où ils s’installèrent et firent de cet endroit leur terre :
Tout commence avec un homme nommé Rugabika, fils de Mushambo wa Kanyandorwa, qui habitait le Kinyaga (Cyangugu). Un jour, il alla faire paître ses vaches près de la rivière Rusizi. Il leva les yeux et vit, de l’autre côté, une vallée couverte d’un très beau pâturage vert et luxuriant.
Comme tout pasteur tutsi, il alla explorer cette vallée et constata qu’elle n’était pas habitée. Il pensa qu’il pouvait s’y installer sans que personne ne la lui dispute, puisqu’elle n’avait pas de propriétaire.
Comme les anciens ancêtres arrivés à Gasabo, il ne tarda pas : au lieu de retourner au Kinyaga, il fit entrer ses vaches dans cette vallée afin qu’elles paissent ce très bon pâturage. Les vaches y arrivèrent, broutèrent, donnèrent beaucoup de lait et se multiplièrent davantage, car l’eau y était bonne et l’herbe abondante.
Il fit alors venir sa femme et ses enfants, et ils s’installèrent définitivement dans cet endroit, car il était considéré comme sans propriétaire. Sa première habitation fut construite à Bwegera, dans le territoire d’Uvira. Ensuite, ses trois frères, Gasinzira, Rugorora et Mfizi, vinrent lui rendre visite. Ils furent également satisfaits de l’endroit.
Ainsi, ils s’y installèrent et retournèrent ensuite au Kinyaga (Mushaka) pour amener leurs femmes, leurs enfants et leurs troupeaux ; ils revinrent tous et s’établirent définitivement à Bwegera.
C’est ainsi que les premiers groupes de Banyarwanda arrivèrent sur ce territoire et s’installèrent à Bwegera, continuant à s’appeler « Banyarwanda ».
Par la suite, d’autres Banyarwanda arrivèrent et les rejoignirent. Le groupe augmenta, se multiplia et devint nombreux, formant progressivement une communauté importante.
L’arrivée à Mulenge proprement dite
L’histoire de Mulenge proprement dite commence avec un homme appelé Byinshi, ancêtre des Abanyabyinshi. Byinshi était fils de Bamara, fils de Yuhi II Gahima, roi tutsi munyiginya, qui régna sur le Rwanda de Gasabo de 1444 à 1477.
Après la mort de Yuhi II Gahima, il fut remplacé par son fils Ndahiro II Cyamatare, qui était du même père que Bamara, père de Byinshi dont nous parlons ici.
Bamara et Byinshi se sont opposés à Ndahiro II Cyamatare pour le pouvoir, refusant de lui obéir, et ils ont installé leur frère Juru. Le pays fut divisé en deux : ils prirent la partie orientale du Nyabarongo, tandis que Ndahiro II Cyamatare resta dans la partie occidentale.
Comme il est expliqué dans ce livre UTABA AMATEKA NTABONA ITAKA, (Nul ne peut ensevelir l’Histoire) Ndahiro II Cyamatare et Juru combattirent jusqu’à ce que Juru meure. Même après sa mort, sa partie ne céda pas le pouvoir et ils installèrent Bamara, fils de Yuhi II Gahima.
Après sa mort, Byinshi, son fils, lui succéda. Celui-ci est l’ancêtre des Tutsi banyabyinshi.
Conflit entre Byinshi et Ndahiro II Cyamatare
La guerre entre Byinshi et Ndahiro II Cyamatare continua. À cela s’ajouta le fait que les Banyabungo (les Congolais) attaquèrent le Rwanda de Gasabo, dans la partie de Ndahiro II Cyamatare, en s’alliant avec l’ennemi. Ils se retrouvèrent ensemble et vainquirent le frère de sang, et le sang fut versé jusqu’à ce que la partie des Banyabungo et des hommes de Byinshi triomphe de Ndahiro II Cyamatare.
Les Banyabungo s’emparèrent de tout le pays des hommes de Byinshi et gouvernèrent le Rwanda pendant onze ans. Ndahiro II Cyamatare fut tué après avoir été grièvement blessé et s’être enfui, mais ses ennemis le rattrapèrent et le tuèrent.
Avant d’aller à cette bataille où il trouva la mort, Ndahiro II Cyamatare envoya son fils Ruganzu Ndoli chez sa tante Nyabunyana, qui était mariée à Karagwe chez les Bahinda, sous le roi Karemera Ndagara. C’est ce Ruganzu Ndoli qui devait lui succéder.
Après avoir grandi, Ruganzu Ndoli revint et prit le pouvoir au Rwanda de Gasabo. La première chose qu’il fit fut d’attaquer un certain Rubingo, un Mugara, qu’il tua à Buliza à Jali, pour venger son père, car il avait participé avec les Banyabungo à l’attaque et à la mort de son père.
Après avoir tué Rubingo et repris ses serviteurs, il attaqua ensuite Byinshi fils de Bamara et ses fils Rugayi, Rukundamata et Kamasa. Byinshi fut capturé et tué par Ruganzu Ndoli.
Les descendants de Byinshi, y compris ses fils, petits-fils et alliés, furent persécutés et tués. Les survivants de la répression de Ruganzu Ndoli prirent la décision de fuir.
Fuite des Banyabyinshi vers le Kivu
Lors de cette fuite, les Banyabyinshi combattirent fortement les hommes de Ruganzu II Ndoli. Le roi lui-même était sur le champ de bataille, cherchant à venger son père, comme le voulait la coutume royale tutsie.
La bataille finale eut lieu à Bwishaza, dans la région de Kibuye. Au cours de ce combat, le petit-fils de Byinshi, appelé Rukiramacumu, vit Ruganzu II Ndoli et lui tira une flèche qui le blessa à l’œil, ce qui provoqua sa mort sur place.
Ce Rukiramacumu est l’ancêtre du lignage des Banyabyinshi Abakiramacumu.
Les Banyabyinshi qui survécurent à cette guerre s’enfuirent vers la région de la Rusizi, où ils retrouvèrent les Bashambo déjà installés, notamment les Abagabika, Abagorora, Abasinzira et Abapfizi.
Les descendants de Byinshi s’installèrent à Kakamba, un peu au-dessus de Bwegera, dans une zone où il y avait encore des pâturages et des terres suffisantes.
Les Banyabyinshi ne se mélangèrent pas aux autres groupes, ni aux populations congolaises ni aux autres Banyarwanda déjà présents. Ils restèrent entre eux et pratiquaient des mariages internes afin de préserver leur identité.
Tous les Banyabyinshi étaient considérés comme des familles princières. Lors de leur exil, ils emportèrent avec eux de nombreux troupeaux de vaches. À leur arrivée, ils furent plus riches que les autres Banyarwanda déjà présents.
Ils continuèrent à se reproduire et une partie migra vers les hautes montagnes de Itombwe, plus favorables à l’élevage. Depuis les montagnes de Itombwe, ils se déplacèrent vers Fizi, Mwenga et Uvira, s’étendant dans ces trois territoires.
Les Banyabyinshi s’installèrent en grand nombre à Lemera, Rurambo, Itombwe, Swima, Uvira, Sange, Rurenge, Minembwe, Kamombo, Mujombo et dans Mulenge même.
Arrivée d’autres groupes banyarwanda
La fuite des Banyarwanda n’est pas un phénomène récent. Après les Banyabyinshi, d’autres groupes suivirent. Cependant, en restant sur les Banyabyinshi, eux aussi ne furent pas épargnés par les représailles, comme c’est souvent le cas dans les conflits de sang.
Sous le règne de Yuhi Mazimpaka, les descendants des Banyabyinshi restés dans le Rwanda de Gasabo cherchèrent des alliances avec les Abacyaba, car les Banyabyinshi étaient des Abanyiginya, descendants de Gihanga et Nyamususa, parents de Nyirarucyaba, ancêtre des Abacyaba.
Les Banyabyinshi utilisèrent donc ces alliances avec les Abacyaba pour permettre le mariage de leurs filles avec le roi Yuhi Mazimpaka, notamment Kiranga et Cyahinde, dans le but de l’approcher et de le tuer afin de récupérer le pouvoir perdu au profit de Ruganzu Ndoli.
Malgré le fait que le pouvoir royal ait été transmis successivement de Semugeshi à Nyamuheshera, puis à Gisanura et enfin à Mazimpaka, les Banyabyinshi n’avaient pas renoncé à leurs intentions, car ils cherchaient toujours à récupérer le pouvoir à terme.
Il est également rapporté que la maladie de “l’aliénation ou trouble mentale” dont souffrit le roi Yuhi Mazimpaka aurait été provoquée par des empoisonnements attribués aux Banyabyinshi.
Afin de reprendre le pouvoir, les Banyabyinshi complotèrent avec le roi du Bugesera, Nsoro III Nyabarega, qui s’était réfugié au Rwanda de Gasabo après que son royaume eut été attaqué par les troupes du Burundi.
Ce roi Nsoro fut accueilli par Mazimpaka et installé à Mugina, Jenda et Kabugondo dans le Mayaga, non loin de Kamonyi. Un jour, Nsoro complota avec les épouses du roi Mazimpaka, Kiranga et Cyahinde, toutes deux issues de la même lignée, afin qu’elles lui trouvent un endroit où il pourrait observer la beauté du roi.
Le roi Yuhi Mazimpaka, bien qu’atteint de troubles, était un homme d’une grande beauté. Il était considéré comme un jeune homme d’une apparence remarquable qui attirait tous les regards.
Après un certain temps, le complot réussit. Cependant, lorsque l’affaire fut découverte, les deux épouses du roi furent exécutées.
Mazimpaka composa alors un poème satirique appelé « ubuse », exprimant une vérité sous forme de moquerie, car les femmes impliquées appartenaient à la lignée des Abacyaba.
Il ordonna ensuite qu’aucun roi ni aucune personne issue de sa lignée ne puisse désormais demander une épouse chez les Abacyaba.
Mazimpaka s’interrogea alors : « Où vais-je désormais trouver des épouses ? », comme s’il disait : « Nous nous sommes enfermés entre nous-mêmes ».
Il composa également un autre poème intitulé « Singikunda ukundi » (Je n’aime plus), dans lequel il exprimait sa colère contre ses épouses, en disant notamment :
« Sinategera umugore ijosi, ijoma rya Nyirabicuba,
naragendeje menya ibintu ibi. Umugore ni intati, umukamira impenda,
impinduka yaza akaguta mu nganigani. Umugore muterana agukinze
umutima, wamara guteba akagutambuka, agashakira imbere iyoooo…»
Traduction:« Je ne tends plus le cou à une femme, flèche de Nyirabicuba,
j’ai appris à connaître les choses du monde.
La femme est une instabilité,
une source de lait trompeur,
un changement qui, lorsqu’il survient, te laisse dans la confusion.
La femme qui te suit en te couvrant le cœur,
finit par te dépasser lorsque le temps passe,
et cherche ailleurs… »Parmi tous les rois du Rwanda, Yuhi III Mazimpaka est le seul à avoir souffert d’une véritable maladie mentale grave. C’est cette maladie qui finit par le tuer.
Il se jeta du haut de sa résidence à étage et tomba sur un rocher qu’il avait lui-même pris pour une étendue d’eau. Les autorités de la cour tentèrent de cacher cet événement, mais sans succès.
Les gardiens de la tradition royale désignèrent alors son fils aîné Rwaka pour exercer une régence provisoire. Sa mère Rukoni était une femme de la lignée des Banyiginya, or il était interdit qu’une reine-mère issue de cette lignée exerce ce rôle.
Rwaka reçut également un nom royal : Karemera, un nom emprunté à Karagwe et qui n’existait pas auparavant dans la tradition des noms royaux du Rwanda.
Après la mort de Mazimpaka, Karemera Rwaka laissa le pouvoir légitime au roi Cyilima Rujugira, mais ce dernier monta sur le trône après l’assassinat de sa femme bien-aimée Kalira, empoisonnée à Kivumu de Mpushi et Nyarenga, à Gitarama (actuelle région de Muhanga, près de Cyeza).
C’est à partir de cet événement qu’il prononça la célèbre expression :« Rien n’est parfait ! (nta byera ngo de) Que serait-il advenu si je n’avais pas perdu Kalira ? (Ubonye iyo nima Kalinga iyi ndi kumwe na Kalira ?)». À la suite de l’enquête, il fut établi que les responsables avaient déclaré qu’il fallait éliminer totalement les Banyabyinshi et les Abacyaba, car ils étaient considérés comme les auteurs de la mort du roi. Dès lors, une campagne de persécution fut lancée contre eux. On les tua effectivement, du nourrisson jusqu’au vieillard.
Les survivants de ces massacres fuirent de l’autre côté, au Congo. Arrivés à Mulenge, ils retrouvèrent les Banyabyinshi qui s’y étaient installés depuis plus de cent ans et qui les accueillirent.
Les guerres entre le Rwanda et le Burundi et les nouvelles vagues de migration vers le Congo
D’autres descendants des Banyabyinshi, en petit nombre, survivant dans la clandestinité, fuirent également le pouvoir de Cyilima Rujugira, ainsi que d’autres Banyarwanda.
Comment cela s’est-il produit ?
Dans le poème « Ibyuma bitsindira Abami » de Kalimunda, il est fait mention d’un forgeron appelé Muhabura, fils de Bwayi, de la lignée des Abasinga, installé à Marangara. Ce Bwayi est celui dont le nom a donné la colline appelée « Kabwayi », devenue aujourd’hui Kabgayi.
Le poète Kalimunda demanda au forgeron de fabriquer des lances et des flèches pour soutenir la guerre. Mais le forgeron tarda à livrer les armes. Il fut alors soupçonné d’avoir été influencé par les Banyabyinshi afin que le roi soit affaibli et que les ennemis, les Burundais, remportent la guerre.
Kalimunda porta plainte à la cour royale. Le forgeron, apprenant qu’il était en difficulté, inventa une défense en prétendant qu’il était occupé à fabriquer des objets de divination pour les combattants. Le procès s’enlisa.
Ce conflit, né d’une faute individuelle, devint un débat politique et militaire portant sur la supériorité entre les armes et la divination. Cela se déroulait sous le règne de Rujugira, alors que la guerre faisait rage entre le Rwanda et le Burundi.
Le roi Rujugira mena une enquête et découvrit que Muhabura avait été manipulé par les Banyabyinshi, qui n’étaient pas satisfaits de son règne. Il ordonna alors leur traque et leur extermination. Les survivants s’enfuirent et rejoignirent leurs parents à Mulenge.
La famine de Rukungugu dite la famine d’Intofanyi et la migration vers Mulenge vers 1750
En dehors des Banyabyinshi, d’autres Banyarwanda se rendirent à Mulenge lors de la famine appelée Rukungugu, sous le règne de Yuhi IV Gahindiro et de la reine mère Nyirayuhi IV Nyiratunga, vers 1750.
Cette famine fut appelée « famine des pommes de terre » ou « famine d’Intofanyi ». Intofanyi était le nom donné aux pommes de terre à cette époque.
L’exil causé par la guerre de Rucunshu en 1896
Après Rukungugu, d’autres Banyarwanda se rendirent également à Mulenge, fuyant la guerre de Rucunshu en 1896, lorsque Musinga, avec l’aide de sa mère Kanjogera et de ses oncles maternels, organisa un coup d’État contre Rutarindwa.
La plupart des fuyards étaient des Abega de la lignée des Abahenda, car ils avaient été durement touchés durant les représailles de Kanjogera.
Les Abahenda étaient notamment liés à Rwamanywa rwa Mirimo, originaire de Budaha à Nyange, proche de Muhigirwa (frère de Rutarindwa tué à Rucunshu).
Rwamanywa fut accusé d’être un ennemi du pouvoir de Kanjogera, car il était proche de Muhigirwa, opposé au régime. Cela entraîna une persécution généralisée des familles des Abahenda.
Les survivants de ces massacres s’enfuirent vers Mulenge, tandis que d’autres partirent vers Murera (Ruhengeri) et d’autres encore vers Gishali au Kivu du Nord entre 1920 et 1955 dans le cadre des migrations des Banyarwanda (MIB).
Après la défaite du prince Muhigirwa et de ses partisans, la reine-mère Kanjogera, fille de Nyiramashyongoshyo (originaire des Abashambo) et de Rwagakara rwa Gaga, assistée de ses frères et de ses neveux, parmi lesquels Kabare, Ruhinankiko, Mbanzabigwi, Cyigenza, Ruhinajoro, Nyirinkwaya, Rwabutogo et d’autres, se mit à poursuivre les partisans de Muhigirwa. Cette persécution s’accompagna de massacres.
Les survivants de ces violences, connues sous le nom de représailles des années 1898 à 1910, fuirent et se réfugièrent à Mulenge.
Autres migrations de Banyarwanda vers le Kivu du Sud
D’autres Banyarwanda fuirent les taxes imposées sur les vaches sous le règne de Kigeli IV Rwabugiri et se réfugièrent dans différentes régions du Kivu du Sud.
Sous le règne de Kigeli IV Rwabugiri, un grand nombre d’éleveurs quittèrent le Rwanda pour échapper aux taxes sur le bétail, instaurées dans le but de renforcer l’économie et de consolider le pouvoir royal.
À cette époque, de nombreux habitants du Rwanda, principalement des Tutsi (éleveurs et riches propriétaires de bétail), fuirent ces taxes en emmenant leurs troupeaux vers le Kivu du Sud.
Tous ces groupes arrivés successivement à Mulenge retrouvèrent les descendants de Rugabika et de ses frères, ainsi que les Banyabyinshi issus de Byinshi fils de Bamara, sous Yuhi Gahima.
Ce qui les unissait était leur refus de se mélanger aux autres populations congolaises telles que les Bafulero, Babembe, Bashi et autres peuples locaux.
Ils formèrent une société distincte, continuant à se considérer comme des Banyarwanda. Ils conservèrent leur langue, leurs coutumes et leur mode de vie, refusant de s’assimiler totalement aux populations congolaises.
La période coloniale et la fixation des frontières
Avec la Conférence de Berlin, les puissances européennes se partagèrent l’Afrique. Cette conférence débuta le 15 novembre 1884 et se termina le 26 février 1885. Elle fut convoquée par Bismarck, alors chancelier de l’Allemagne, et réunit l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal, la Russie, la Suède, la Norvège et la Turquie. Les États-Unis y participèrent en tant qu’observateurs.
Cette conférence fut suivie par celle de Bruxelles en 1910, qui fixa les frontières entre le Rwanda, le Congo et l’Ouganda, sous l’autorité des puissances coloniales présentes dans la région des Grands Lacs : l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la Belgique.
Ces décisions établissent les frontières telles que nous les connaissons aujourd’hui. Elles eurent pour conséquence de laisser de nombreux Banyarwanda de l’autre côté des frontières, devenant ainsi administrativement des Congolais.
Construction de l’identité “Banyamulenge”
Ainsi, les descendants de Rugabika et des autres lignages, ainsi que les Banyabyinshi et d’autres groupes arrivés lors des différentes vagues migratoires, constituèrent une importante population dans la province du Sud-Kivu.
Pendant longtemps, ils continuèrent à se considérer comme des “Banyarwanda”. Ce n’est que vers les années 1970 qu’ils commencèrent à adopter l’appellation de “Banyamulenge”, afin de se distinguer des Banyarwanda du Rwanda.
Ils affirmèrent également que leur langue n’était pas le kinyarwanda mais le “kinyamulenge”.
Conflits entre Banyamulenge et autres communautés congolaises
L’histoire des relations entre les Banyamulenge et les communautés Babembe et Bafulero fut marquée par des tensions et des conflits, notamment durant la rébellion dite de Mulele.
Entre 1961 et 1964, peu après l’indépendance du Congo, éclata une rébellion dirigée par Pierre Mulele et Antoine Gizenga, appelée également rébellion muleliste ou mouvement Simba. Cette rébellion s’étendit dans l’est du Congo, notamment à Kisangani, et contrôla une grande partie de la région orientale.
Ce mouvement bénéficiait du soutien de l’Union soviétique, de la Chine, de l’Égypte et de Cuba. Il fut finalement écrasé lors de l’opération militaire « Dragon Rouge », menée avec l’aide de la Belgique et des États-Unis.
Durant ce conflit, les Banyamulenge soutinrent d’abord les rebelles Simba, mais changèrent de camp lorsque leurs troupeaux furent pillés. Ils se rangèrent alors du côté du gouvernement de Mobutu, recevant des armes pour défendre leur bétail et combattre les insurgés.
Cette alliance les plaça en opposition directe avec certaines communautés locales, notamment les Babembe et les Bafulero, qui les considérèrent dès lors comme des ennemis ayant contribué à leur défaite.
La guerre de Schramme (dit Shikaramu)
Schramme (appelé Shikaramu par les Congolais) était un Belge installé au Katanga, au Congo, depuis l’âge de 18 ans. Il possédait des terres agricoles et des biens, et avait refusé de quitter le pays après l’indépendance du Congo, car il s’y était établi durablement.
Un autre conflit eut lieu en 1967. Un homme nommé Jean Schramme constitua alors une force de mercenaires composée de 123 combattants et de 600 gendarmes. Il se rangea du côté de Moïse Tshombé, qui avait tenté un coup d’État contre Mobutu en 1967, avec l’appui d’un autre mercenaire, Bob Denard.
Ancien colonel des forces katangaises, Schramme cherchait à détacher le Katanga du Congo pour en faire un État indépendant. Après l’échec du coup d’État, ils se replièrent vers l’est du Congo.
Schramme installa d’abord ses bases à Stanleyville (actuelle Kisangani), puis les déplaça vers Bukavu, de l’autre côté du Rwanda. Il occupa la ville de Bukavu le 10 août 1967.
Une bataille importante eut lieu entre ses forces et l’armée nationale congolaise, dirigée par le général Leopold Massiala, du 29 octobre au 5 novembre 1967. Les forces gouvernementales étaient vingt fois supérieures en nombre.
Bob Denard finit par se retourner contre lui. Ses mercenaires, principalement originaires du Katanga, s’épuisèrent, et les forces de Schramme furent défaites. Les survivants se réfugièrent au Rwanda, où ils furent désarmés par les forces rwandaises sous le président Grégoire Kayibanda, avant d’être renvoyés au Congo.
Jean Schramme et ses compagnons furent ensuite rapatriés en Belgique le 28 avril 1968, où il devait être jugé. Cependant, il échappa à la justice et se réfugia au Brésil.
L’armée congolaise rétablit ensuite l’ordre dans l’est du pays, où vivaient de nombreux Banyarwanda installés depuis longtemps. Les Banyamulenge, de leur côté, avaient également participé aux combats aux côtés de Mobutu contre les forces de Schramme, avec succès.
Apparition de Laurent-Désiré Kabila
Vers 1965–1969, un homme nommé Laurent-Désiré Kabila et son parti PPR (Parti du Peuple pour la Révolution) lancèrent une rébellion contre le régime de Mobutu.
Les Banyamulenge s’allièrent d’abord à lui et combattirent contre l’État congolais. Cependant, ils se détachèrent ensuite de lui, car ses soldats commettaient des violences contre leurs femmes et pillaient leurs troupeaux.
Les anciens Banyamulenge ordonnèrent alors de se rallier de nouveau au camp de Mobutu. Cette alliance avec Mobutu affaiblit considérablement les forces de Kabila, qui fut contraint de battre en retraite et de se réfugier en Tanzanie.
Les Banyamulenge sous Mobutu
Les Banyamulenge furent largement acceptés et favorisés par le président Mobutu Sese Seko. Ils reçurent des postes importants dans l’administration et dans l’appareil d’État.
En 1972, une loi leur accorda la nationalité zaïroise, ainsi qu’aux Banyarwanda et aux Burundais vivant au Zaïre.
Plus tard, plusieurs d’entre eux occupèrent des fonctions élevées dans l’administration, notamment Barthelemy Bisengimana, Bizimana Karahamuheto et Shamukiga.

Mobutu et son Dircab Barthelémy Bisengimana
Se désignant comme Banyamulenge, ils furent encouragés à se reproduire abondamment
Parmi les Banyamulenge qui occupaient des positions importantes sous le régime de Mobutu et qui étaient instruits figuraient notamment Muhoza Isaac et Bisengimana Barthélémy. En raison des persécutions auxquelles ils étaient exposés de la part de leurs voisins Babembe, Bafulero, Banyintu et d’autres groupes ethniques vivant dans cette région, lesquels les attaquaient régulièrement en les accusant d’être des « Rwandais », ces deux hommes réunirent les anciens de Mulenge afin de leur expliquer qu’il fallait encourager leurs fils à se marier très jeunes. Il était ainsi proposé qu’à l’âge de quinze ans, un garçon ou une fille puisse être immédiatement marié, afin de favoriser une forte natalité, d’accroître les effectifs du groupe et de pouvoir faire face à leurs ennemis.
En 1972, Muhoza Isaac convoqua une réunion avec les anciens, au cours de laquelle il leur expliqua qu’il fallait affirmer et consolider l’appellation « Banyamulenge », dans le but de rejeter le terme de « Banyarwanda » par lequel ils étaient désignés par les Babembe et les Bafulero. Selon lui, en tant qu’homme instruit, il ne comprenait pas comment ils pouvaient être appelés Rwandais alors qu’ils vivaient sur ce territoire appelé Congo depuis plusieurs siècles, et que les conférences de Berlin et de Bruxelles les avaient reconnus comme Congolais au même titre que les autres populations.
En 1981, le président Mobutu poursuivit sa politique de soutien envers les Banyamulenge en reconnaissant officiellement que l’ethnie des « Banyamulenge » constituait l’une des quelque cinq cents ethnies vivant au Zaïre, nom donné à l’époque au Congo. À cette période, les Banyamulenge semblaient s’être stabilisés en s’alliant aux Balega, majoritaires dans le territoire de Mwenga, tandis que les Babembe dominaient celui de Fizi et les Bafulero celui d’Uvira. À partir de cette reconnaissance officielle, les autres communautés furent progressivement contraintes de les désigner sous le nom de « Banyamulenge », et l’usage du terme « Banyarwanda » commença peu à peu à disparaître.
« Nul ne peut ensevelir l’Histoire ». Bien que les Banyamulenge aient vécu en confrontation avec d’autres groupes ethniques qui ne les acceptaient pas en raison de leur forte endogamie et de leur implication dans divers conflits, sous le régime de Mobutu Sese Seko, ils furent toutefois favorisés, protégés et traités avec bienveillance, parfois même mieux que de nombreuses populations autochtones du Congo.
Les Banyamulenge entrent dans le FPR-Inkotanyi et attaquent le Rwanda, affirmant leur identité rwandaise
Bien que les Banyamulenge affirmaient ne pas être des Rwandais mais des Congolais, l’origine et l’ethnie ont pris le dessus. Le 1er octobre 1990, les rebelles tutsis regroupés au sein du mouvement FPR-Inkotanyi attaquèrent le Rwanda depuis l’Ouganda. Ils avaient été formés militairement au sein des forces rebelles de Museveni, lequel avait pris le pouvoir en 1986. Ces réfugiés rwandais, devenus « Ougandais », avaient intégré en grand nombre le gouvernement et l’armée.
Fait notable, les Banyamulenge, se percevant avant tout comme Tutsis et Rwandais, les rejoignirent en Ouganda et dans la forêt pour participer à la guerre. Lorsqu’on interroge les anciens Banyamulenge sur les raisons de cet engagement, nombreux expliquent qu’au départ ils considéraient qu’il s’agissait d’une guerre menée par les Tutsis pour reconquérir le Rwanda et restaurer leur monarchie, rapatrier leur Mwami (monarque) ce qui les poussa à s’engager massivement dans le conflit.
Cette guerre, dirigée par le Major Paul Kagame, nécessitait un grand nombre de combattants ainsi que des ressources pour l’acquisition de matériel militaire. Elle dura quatre ans, du 1er octobre 1990 au 4 juillet 1994.
Il s’agit là d’une grave erreur stratégique qui, selon ce récit, aurait constitué un recul historique. Auparavant, entre 1965 et 1969, les Banyamulenge combattaient aux côtés de Mobutu Sese Seko et estimaient défendre leur propre pays. Cette fois-ci, ils rejoignirent un mouvement armé dirigé contre un autre État (le Rwanda), uniquement en raison de liens de sang avec ces insurgés. Ils cherchaient à « libérer leur Rwanda ». Ce faisant, ils auraient démontré leur appartenance rwandaise plus que congolaise.
Les Banyamulenge auraient répondu à l’ingratitude par l’allégeance au Rwanda
Un proverbe kinyarwanda dit : « La bienveillance du francolin lui a tordu le cou (Ubugiraneza bw’inkware bwayigonze ijosi) ». Mobutu Sese Seko leur avait tout accordé, jusqu’à des fonctions au sein de la présidence. Ils étaient traités avec égard, comme des protégés inviolables.
Bien que les populations environnantes ne leur soient pas favorables, principalement pour des raisons culturelles — ils étaient accusés de mépriser les autres groupes ethniques, de ne pas partager les mêmes habitudes alimentaires, de ne pas pratiquer les mêmes formes de convivialité, de ne pas accepter les mariages intercommunautaires, de ne pas payer le dot de la même façon, de ne pas parler la même langue — ils avaient néanmoins conservé leur identité rwandaise et revendiquaient les terres de pâturage pour leurs troupeaux.
Cependant, l’État zaïrois, en tant qu’institution, ne les avait ni persécutés ni livrés à leurs détracteurs.
Une loi adoptée en 1960 stipulait que toutes les personnes présentes sur le territoire du Congo au moment de la fixation des frontières par la Conférence de Berlin étaient considérées comme Congolaises, quelle que soit leur origine. Bien que cette loi ne mentionnât pas explicitement les Rwandais, afin de lever toute ambiguïté, le président Mobutu précisa par l’ordonnance-loi n°72-002 de 1972 qu’il s’agissait des Rwandais et des Burundais.
À cette époque, ils n’avaient pas encore adopté le nom commun de « Banyamulenge ».
Réactions politiques et remise en cause de leur loyauté
Le fait que ces populations, auxquelles Mobutu avait accordé de nombreux privilèges, soient retournées combattre dans les forêts du Rwanda pour défendre ce pays surprit le président lui-même. Mobutu fut d’autant plus étonné que ces mêmes individus avaient bénéficié de postes dans l’administration et l’éducation, ainsi que de la nationalité zaïroise, et qu’ils avaient ensuite pris les armes contre un État allié, le Rwanda. Il finit par considérer nécessaire l’envoi de forces militaires zaïroises contre ces anciens alliés.
À la suite de cela, une prise de conscience politique eut lieu au Zaïre. Les opposants au régime de Mobutu exploitèrent cette situation pour l’accuser d’avoir favorisé les Rwandais, lesquels démontraient désormais qu’ils n’avaient aucun lien réel avec le Congo. Les Banyamulenge devinrent une source d’embarras politique pour Mobutu Sese Seko.
Un comité d’enquête fut alors créé pour examiner la question des Banyamulenge, dirigé par Mambweni Vangu. Celui-ci conclut rapidement que les Banyamulenge étaient des Rwandais et qu’ils devaient retourner dans leur pays d’origine, sans considération de la durée de leur présence au Zaïre.
Implication dans le FPR et projets politiques: Les Banyamulenge s’impliquèrent massivement dans les rangs du FPR-Inkotanyi, apportant même leur bétail et leurs biens pour soutenir leurs « frères » dans la guerre.
Leurs dirigeants nourrissaient, selon ce récit, l’ambition de libérer enfin le Zaïre, de renverser Mobutu Sese Seko, et de confier le pouvoir à des Banyamulenge ou à leurs alliés, voire, dans une perspective extrême, de rattacher l’ensemble du Congo au Rwanda.
Après la fin de la guerre au Rwanda, les Banyamulenge obtinrent de nombreux postes dans les institutions de l’État rwandais et reçurent des documents de nationalité rwandaise sans condition particulière.
À travers le pays, ils furent particulièrement présents dans la magistrature, les services d’enquête, la direction des prisons, la gestion des établissements scolaires, le pastorat dans de nombreuses églises, la police ainsi que les services d’immigration et d’émigration, entre autres.
Ils étaient en revanche moins visibles aux plus hauts niveaux de l’armée rwandaise, du gouvernement et du Parlement, c’est-à-dire dans les principales instances du pouvoir exécutif de l’État.
Sacrilège : Les Banyamulenge attaquent le Zaïre pour renverser Mobutu Sese Seko
Deux ans seulement après leur installation au Rwanda, en 1996, les Banyamulenge s’étaient regroupés. Eux-mêmes, ainsi que le gouvernement rwandais dirigé par le FPR-Inkotanyi, qui les avait soutenus sur le champ de bataille, et l’Ouganda, leur principal allié, cherchèrent un leader et se rallièrent à la mémoire de Mzee Laurent Désiré Kabila, un homme qui avait combattu Mobutu toute sa vie sans succès.
Après des consultations, le Rwanda, l’Ouganda, les Banyamulenge (ainsi que les Hima, les Tutsis et les Banyamulenge) fondèrent une coalition appelée AFDL (Alliance des Forces Démocratiques de Libération), une alliance visant la démocratie et la libération du pays.
À travers cette action, les Banyamulenge auraient une nouvelle fois montré à Mobutu, qui leur avait pourtant accordé la nationalité et des postes importants dans son gouvernement, que « la bonté faite à un ingrat se retourne contre soi le lendemain », selon le proverbe kinyarwanda, et que « la bienveillance envers le francolin lui tord le cou ».
Les Banyamulenge avaient déjà, en 1969, combattu aux côtés de Mobutu contre Laurent Désiré Kabila ; les voilà désormais qui soutenaient ce dernier. Les proches de Mobutu affirment que cela lui causa une profonde amertume.
La guerre éclata lors de la Première guerre du Congo (1996–1997), qui aboutit rapidement à la chute du vieux président Mobutu Sese Seko. Celui-ci s’enfuit et mourut plus tard au Maroc, des suites d’un cancer de la prostate.
À partir de ce moment, les Banyamulenge et leurs alliés prirent part au nouveau pouvoir. Laurent Désiré Kabila devint président, et le commandement des forces armées fut confié à un général rwandais, James Kabarebe. Les Banyamulenge commencèrent alors à occuper des positions importantes dans les institutions de l’État, notamment au gouvernement, dans l’armée, la police, la justice, le Sénat, le Parlement et d’autres structures.
Quelle fut la réaction des autres groupes ethniques face à cette situation ? Il convient de rappeler qu’un comité mis en place dans les années 1990, au moment où les Banyamulenge avaient quitté le Zaïre pour rejoindre les forces rwandaises du FPR-Inkotanyi, avait conclu que les Banyamulenge n’étaient pas des Congolais, mais des Rwandais, et qu’ils devaient retourner dans leur pays d’origine, sans considération de la durée de leur présence au Congo.
La question était alors posée : cela avait-il changé ?
Deuxième guerre contre le Congo et chute de Laurent-Désiré Kabila
Très rapidement, les Banyamulenge furent perçus comme un problème pour le gouvernement de Laurent Désiré Kabila. De leur côté, ils estimaient que les problèmes étaient résolus et qu’ils détenaient désormais le pouvoir, convaincus que Kabila leur serait redevable, puisqu’ils avaient contribué à le porter au pouvoir.
Cependant, il apparaissait clairement que les Banyamulenge étaient perçus comme des Rwandais et des Tutsis plus que comme des Congolais. Le président Laurent Désiré Kabila en prit conscience, tout comme Mobutu auparavant, et prit une décision.
Il expulsa tous les Rwandais de son administration et de l’armée, procédant à une purge générale dans le pays. Étonnamment, les Banyamulenge partirent avec les Rwandais et retournèrent au Rwanda.
Les membres des forces armées se regroupèrent au Rwanda et lancèrent immédiatement une nouvelle guerre visant à renverser Laurent Désiré Kabila. Ils furent dirigés par un officier originaire de leur communauté, Patrick Masunzu, qui rallia les Banyamulenge ainsi que d’autres groupes tutsis du Nord et du Sud-Kivu contre le gouvernement central.
Ces forces furent soutenues sur tous les plans — armes, soins, troupes, financements et soutien diplomatique — par le gouvernement rwandais dirigé par le FPR-Inkotanyi. Le Rwanda, à son tour, bénéficiait du soutien de l’Ouganda et de certains pays occidentaux, accusés de tirer profit du commerce des minerais transitant par le Rwanda.
Le gouvernement congolais appela la population à s’armer avec tous les moyens disponibles et à s’unir aux « véritables Congolais » pour combattre l’ennemi de la nation, désigné sous le nom d’« Empire Hima-Tutsi-Banyamulenge », selon les propos attribués au président Laurent Désiré Kabila lui-même.
Toutes les communautés congolaises furent sensibilisées à l’idée que ces Tutsis et Rwandais cherchaient à leur arracher leur pays, comme cela avait été le cas au Rwanda, et qu’ils voulaient établir un vaste empire s’étendant de l’Ouganda au Rwanda, au Burundi et au Congo, où ils domineraient et réduiraient les autres peuples en esclavage.La haine atteignit alors un niveau très élevé.
À cela s’ajouta la présence de réfugiés hutus ayant fui le Rwanda en 1994 et refusant de rentrer, en raison de leur hostilité envers le FPR-Inkotanyi, après la destruction des camps et la défaite militaire au Congo. Parmi eux figuraient d’anciens militaires des Forces Armées Rwandaises (FAR), ainsi que des personnes impliquées dans les violences ayant conduit au génocide contre les Tutsis.
Ces groupes rejoignirent d’autres populations dans leur opposition aux Banyamulenge et aux Tutsis en général.
Par ailleurs, le Congo bénéficiait du soutien de plusieurs États d’Afrique australe membres de la SADC, notamment l’Angola, le Zimbabwe, l’Afrique du Sud et le Malawi, qui lui fournirent des troupes, des financements et du matériel militaire.
Assassinat de Laurent-Désiré Kabila et succession
Le président Laurent Désiré Kabila fut assassiné par l’un de ses gardes du corps. Il fut remplacé par celui qu’on a presenté comme son fils, Joseph Kabila Kabange, qui poursuivit la guerre engagée par son père.
Dès lors, les Banyamulenge se retrouvèrent dans une situation critique, se sentant privés de tout et sans État. Leur problème revenait à son point de départ.
Le Rwanda affirma que ces combattants étaient des Congolais défendant leurs droits, et non des Rwandais. Le Congo, quant à lui, considérait que les Banyamulenge et les Tutsis du Nord-Kivu n’étaient pas des Congolais, car s’ils l’avaient été, ils n’auraient pas combattu à plusieurs reprises contre leur propre pays.
Les autres groupes ethniques du Congo en vinrent à conclure que les Banyamulenge ne possédaient aucune terre propre dans le pays, qu’ils étaient des migrants, qu’ils refusaient de s’intégrer pleinement comme les autres communautés, et qu’ils restaient attachés à leur identité tutsie et rwandaise, avec un sentiment de supériorité ethnique allant jusqu’à vouloir dominer les autres populations.
Les Banyamulenge deviennent des rebelles du RCD-Goma et du CNDP, des rebelles dans leur propre pays
La deuxième guerre du Congo ne leur réussit pas. Le camp gouvernemental était plus fort qu’eux parce qu’il disposait également de soutiens. En outre, toute la population congolaise était derrière son gouvernement. Bien qu’ils aient été vaincus dans cette deuxième guerre du Congo, ils n’étaient pas satisfaits. C’est une ethnie qui ne se lasse pas, qui ne se laisse pas vaincre, qui ne pardonne pas et qui n’oublie pas. En résumé, les Banyamulenge ont des origines au Rwanda et sont rattachées à la grande communauté des Tutsis. Cependant, ils ne tardèrent pas à constater qu’ils étaient utilisés comme instruments par d’autres, et ils se démoralisèrent puis dissous cette formation. Le RCD-Goma se désintégra, et le général Masunzu lui-même accepta le programme du gouvernement consistant à rejoindre des centres de regroupement, ceux qui ne souhaitaient pas intégrer l’armée nationale étant renvoyés à la vie civile, tandis que ceux qui voulaient intégrer l’armée nationale étaient intégrés dans l’armée gouvernementale.
Les Banyamulenge influents et instruits acceptèrent de se rallier au gouvernement et furent placés dans des postes administratifs, notamment Azarias Ruberwa, Moïse Nyarugabo, Bisengimana, et d’autres.
En 2004, après que le RCD/Goma du général Masunzu et du colonel Mutebutsi s’en fut retiré pour rejoindre le gouvernement, cela ne satisfit pas ses soutiens et ceux qui étaient derrière lui, notamment le Rwanda et l’Ouganda. Un autre mouvement armé fut alors créé, appelé CNDP, c’est-à-dire le Congrès national pour la défense du peuple.
Afin de montrer que le CNDP était soutenu par les Banyamulenge, il naquit dans la province du Sud-Kivu avant de s’étendre au Nord-Kivu. Il fut dirigé par un général récemment démissionné de l’armée congolaise, Laurent Nkunda, qui avait également déposé les armes (lorsqu’il était encore au RCD-Goma) avant d’intégrer l’armée nationale congolaise FARDC.
Le gouvernement de Kinshasa, dirigé par le nouveau président Joseph Kabila, accusa immédiatement et publiquement le Rwanda d’être à l’origine et le soutien de ce nouveau mouvement. En 2008, Kinshasa déclara même que le Rwanda ne se contentait pas de soutenir ce mouvement, mais qu’il en était l’instigateur, et qu’il avait envoyé des troupes au sol afin de poursuivre une guerre visant à instaurer un vaste empire tutsi dans la région des Grands Lacs.
Après l’échec répété de la reconquête du Congo, un plan B commença à être évoqué : celui de la balkanisation du Congo en plusieurs États indépendants afin de l’affaiblir et de s’approprier ses ressources naturelles. Cette expression, en français, était fréquemment utilisée et associée aux Banyamulenge, de nouveau qualifiés de « Rwandais » en raison de leur comportement perçu comme hostile au Congo au profit du Rwanda, leur pays d’origine pour la majorité d’entre eux.
Afin de satisfaire le Rwanda dirigé par Paul Kagame et de faire cesser les tensions impliquant les Banyamulenge et les Tutsis congolais, les chefs d’État du Rwanda et du Congo (Paul Kagame et Joseph Kabila) convinrent de la coopération de leurs armées pour traquer et neutraliser le mouvement hutu opposé au gouvernement rwandais appelé FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda). À ce moment-là, le Rwanda accepta de cesser son soutien aux Banyamulenge et de promouvoir la paix. Ces opérations militaires eurent lieu, le FDLR fut affaibli et le CNDP fut également neutralisé.
C’est à cette période, en 2008, que le général Laurent Nkunda fut arrêté par le Rwanda et transféré à Kigali où il serait détenu. Kinshasa demanda son extradition pour qu’il réponde de ses actes, mais Kigali refusa, ce qui raviva la colère des autres communautés congolaises et du gouvernement. Le CNDP prit fin à ce moment-là.
Les Banyamulenge deviennent des rebelles du M23 et combattent à nouveau leur pays
Le CNDP de Laurent Nkunda ressuscita sous le nom de M23, en 2009. D’autres militaires issus des forces gouvernementales désertèrent également pour rejoindre ce mouvement de leur groupe ethnique, reprenant les armes et attaquant de nouveau le pays qu’ils considéraient comme le leur, tout en estimant ne pas y disposer de droits équitables comme les autres ethnies.
Au Rwanda, il existait des réfugiés banyamulenge arrivés durant la première guerre du Congo. Les responsables du M23 affirmaient qu’ils luttaient pour rapatrier leur population dans leur territoire d’origine. Comme le CNDP avait signé un accord avec le Congo le 23 mars 2009, ce nouveau mouvement fut appelé M23, c’est-à-dire « Mouvement du 23 mars ».
Cet accord prévoyait leur intégration dans une nouvelle armée nationale sans dispersion de leurs unités, mais en formant une brigade spéciale chargée de sécuriser l’est du Congo où se trouvent leur population, leurs pâturages, leurs familles, leurs troupeaux et d’importantes ressources naturelles, notamment des minerais et du bois. Ces revendications étaient assimilées à la création d’une armée ethnique au sein de l’armée nationale et à une fragmentation de l’État, ce que le gouvernement refusa.
Ces nouveaux rebelles du M23, soutenus par le Rwanda selon le texte, menèrent des combats intenses et finirent par s’emparer de la capitale provinciale du Nord-Kivu, Goma, en novembre et décembre, pour une courte durée. La communauté internationale condamna le M23 et exigea son retrait immédiat de Goma.
Les forces armées congolaises, la MONUSCO et une brigade spéciale composée de troupes tanzaniennes et sud-africaines organisèrent une offensive décisive, poursuivirent les rebelles et les vainquirent, si bien qu’en 2013 il ne restait plus aucun combattant sur le territoire congolais.
Ils avaient passé 18 mois à semer la désolation dans le Nord-Kivu. Les survivants se réfugièrent au Rwanda et en Ouganda, pays qui leur servaient déjà de bases arrière, puis retournèrent à des négociations avec Kinshasa sans pression militaire. Par ailleurs, une partie de la population congolaise considéra que les Banyamulenge (ainsi que d’autres groupes tutsis du Nord-Kivu parlant kinyarwanda) ne pouvaient pas se considérer comme Congolais au regard de cette histoire.
La méfiance envers les Banyamulenge et les Tutsis congolais augmenta, de même que la haine envers le Rwanda et les Rwandais, en particulier les Tutsis au pouvoir au Rwanda depuis 1996. Toutefois, l’État congolais reconnaît que certains Banyamulenge et Tutsis sont effectivement Congolais conformément à la loi.
Les négociations de paix de 2013 furent difficiles. Le Congo renforça sa sécurité. Les pays qui profitaient du trafic des minerais à travers ces groupes commencèrent à être affectés. Il apparaissait clairement que le conflit pourrait être ravivé par une résurgence du M23.
Résurgence du M23 – montée des tensions contre les Tutsis et les Banyamulenge
Fin 2013, le M23 fut vaincu par les forces de Kinshasa dirigées par le président Joseph Kabila, à la suite des accords de paix conclus à Nairobi au Kenya. Ces accords prévoyaient la démobilisation des rebelles, leur réintégration ou leur incorporation dans l’armée nationale, mais sans création de zones militaires autonomes. Toutefois, ces accords ne furent pas pleinement appliqués.
Les responsables politiques congolais affirmaient qu’il était difficile de distinguer un Rwandais « authentique » d’un Congolais d’origine rwandaise. Ils s’opposèrent au processus, accusant le Rwanda de vouloir infiltrer à nouveau l’armée congolaise et de semer la subversion comme lors du RCD-Goma, du CNDP et du M23.
À la fin de 2018, un nouveau président, Félix-Antoine Tshisekedi, arriva au pouvoir. Il engagea des discussions avec les pays ayant soutenu les Banyamulenge et les Tutsis congolais. Le Rwanda, l’Ouganda et le Congo convinrent de coopérer et de favoriser la paix et le développement.
Cependant, cet apaisement ne dura pas. Le M23 réapparut en 2021, reprenant les armes avec des moyens importants et modernes, et occupa plusieurs territoires à l’est du Congo, notamment Rutshuru et Masisi, avec des bases à Bunagana. (À l’heure où je vous lis ce livre, les villes de Goma et de Bukavu ont été prises et cela semble désormais être devenu une réalité banalisée.)
Il s’agit là de l’histoire des Banyamulenge ( du Sud-Kivu), de leurs origines, de leurs différences avec les autres groupes de la région, de leur comportement vis-à-vis de l’État qui leur a accordé la nationalité, ainsi que des causes des tensions, de la haine, des persécutions et des conflits dont ils font l’objet de la part des autres communautés vivant avec eux, ainsi que d’autres groupes tutsis de la République démocratique du Congo, principalement présents dans le Nord-Kivu.
La prochaine fois, si vous le souhaitez, je vous présenterai une recherche que j’ai effectuée et que j’ai consignée dans le livre UTABA AMATEKA NTABONA ITAKA ( ou dans sa version en cours de construction Nul ne peut ensevelir l’Histoire) sur la question suivante : “Est-ce qu’il y a vraiment eu une période où le Rwanda a occupé la province du Kivu du Nord au Congo ?” Cela vous intéresse-t-il ?
A lire: Joseph Kabila sous sanctions américaines : chute programmée ou retour en embuscade ?
A lire (en Kinyarwanda): Hasohotse Igitabo “UTABA AMATEKA NTABONA ITAKA”! Dore umusogongero wacyo n’uko wagitumiza.

Iyi si,

Ce monde,

Mwalimu HAKIZIMANA Maurice II Suivez-moi sur YouTube : https://youtu.be/M7ID75OSynE?si=qqx0h9czwcyWUkDd II Suivez-moi sur WhatsApp : Whatsapp https://whatsapp.com/channel/0029VaCyM5ILdQejDYwQ2b2u II Suivez-moi sur Facebook : https://www.facebook.com/professormaurice/.
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Hakizimana Maurice est un enseignant de profession, titulaire d’un Master Meef en sciences de l’éducation de l’Université Catholique de Paris et d’un diplôme en sciences humaines de Sorbonne Université. Il possède également un titre professionnel en tourisme et gestion délivré par le Ministère du Travail et des Solidarités en Région parisienne. Il est enseignant et fonctionnel à la Cité internationale universitaire de Paris.
Le professeur Hakizimana Maurice est l’auteur du livre « UTABA AMATEKA NTABONA ITAKA » (NUL NE PEUT ENSEVELIR L’HISTOIRE) _Aux Éditions Scribes.
